LE MASQUE ET NOTRE SUBCONSCIENT

HELENE BLANCHOT

 

Hélène Blanchot, hypno thérapeute française  a animé au courant de 2003 à Abuja, capitale du Nigeria, trois ateliers - avec chaque fois une quinzaine de participants - sur la base de l’exposition photographique de Kristof Degrauwe, “The Hidden Mask”. Les participants appartenaient à plusieurs nationalités, africaines, européennes et américaines. Hélène Blanchot nous décrit cette expérience unique.

 

1. Le masque, révélateur de notre subconscient.

Lorsque Kristof Degrauwe m’a montré les photos de son exposition “The Hidden Mask” et m’a proposé d’inventer une sorte d’atelier interactif afin de permettre à ceux qui en avaient le désir d’aller plus loin dans l’exploration de son travail, j’ai dit oui immédiatement.

La raison en est évidente. D’une façon quasi unanime les masques africains provoquent une réaction de malaise, d’angoisse, même de peur.

Mis à part les collectionneurs, plutôt rares, on aime les admirer dans un musée ou impeccablement photographiés dans un livre d’art. Mais peu nombreux sont ceux qui se risquent à vivre en leur compagnie en les intégrant à leur cadre de vie.

Or la peur est, de toutes les émotions primaires que nous éprouvons tous, certainement la plus puissante car elle est à la base de presque toutes les autres. La colère, la tristesse, la culpabilité, le stress... tous nos états d’âme inconfortables ou douloureux ont la peur pour origine.

D’où l’idée de profiter de cette peur, offerte de manière si originale et sûre, pour emmener les esprits aventureux dans un voyage à l’intérieur de leur monde émotionnel.

La plupart d’entre nous, surtout de culture occidentale, n’avons aucune idée du fonctionnement de notre monde intérieur. Dès le plus jeune âge on nous encourage à le maîtriser, en le répriment et le niant et ainsi nous prétendons devenir adultes et civilisés en restant complètement ignorants de notre  psychisme qui nous offre pourtant un dispositif intégré et parfaitement efficace de surveillance de nos nécessités, les émotions.

Nos nécessités? Presque un gros mot pour tant d’entre nous...

Ceci dit, il aurait été impossible de faire fonctionner un tel atelier à partir d’une exposition de masques proprement dits, lors de la première exposition à Lubumbashi par exemple (cette exposition montrait les photos à côté des masques originaux).

En effet, les photos de Kristof Degrauwe, tout en restant dérangeantes, sources d’inquiétude, apprivoisent en quelque sorte les maléfices des masques, parce qu’elles les détournent de leur objet (une tradition belge par excellence), les convertissent en êtres humains, comme vous et moi, pas tout à fait, mais enfin compréhensibles.

Derrière leur extrême sophistication, les photos de Kristof Degrauwe sont instinctives, comme prises de l’intérieur. Il les a prises sans aucune idée directrice, l’inspiration venant du modèle, vivant et dépourvu des autres attributs du masque, laissant celui-ci à l’état nu de simple visage humain exprimant le ressenti d’un simple corps humain.

On en oublie complètement qu’il s’agit d’un masque. La personne qui le porte, qui le montre, l’intègre de façon si évidente et est photographiée, saisie, de façon si naturelle que les deux se confondent et se transforment prenant une valeur de symbole qui se superpose au symbole originel de ce messager du monde spirituel africain.

Chaque photo devient une mise en scène d’une sorte d’archétype, de modèle universel que chacun d’entre nous, quelques soient sa race, sa nationalité, sa culture, porte en soi sous forme de semences, quelques unes dormantes, quelques unes prêtes à germer, d’autres déjà épanouies, mais toutes disposées à se manifester à nous, si nous leur en donnons la chance.

L’effroi, la crainte, la peur demeurent devant ces masques /visages, mais apprivoisés, comme un sentier suffisamment aplani pour lever les hésitations à le suivre vers cet inconnu, notre monde émotionnel.

 

2. Le choix du masque

L’idée directrice de cet atelier était de permettre un approfondissement de la portée de l’exposition, d’inviter les participants volontaires à ouvrir leur esprit à d’autres possibilités de lecture donc à d’autres ressentis.

D’emblée il fut clair que la dimension ethnographique et culturelle des masques devait passer au second plan.

Il n’était pas question d’en faire un exercice thérapeutique, l’expérience se devait d’être une prise de conscience ludique et agréable.Le format s’est donc imposé facilement, les éléments d’hypnose légère, de psycho énergie et de Gestalt se relayant naturellement et se renforçant pour conduire, en un tout fluide et harmonieux, à la prise de conscience d’états d’esprit singuliers.

 

Pendant une demi-heure les participants aux trois ateliers ont parcouru les photos de la série « The Hidden Mask ». Puis chacun s’est allongé confortablement sur le sol, en cercle, les pieds dirigés vers l’intérieur du cercle, les yeux fermés et j’ai introduit une très profonde relaxation du corps et de l’esprit.

 

Suite à un signal, tous se sont levés en silence, chacun pour soi, sans s’occuper les uns des autres et ont parcouru de nouveau l’exposition choisissant et une photo qui les attirait particulièrement.

Le masque devait être choisi, non sur des critères artistiques ou intellectuels, mais en fonction des émotions qu’une photo particulière éveillait en eux, que

celles-ci soient la peur, la répulsion, le défi, la joie, peu importe.

Une fois qu’ils s’étaient arrêtés sur une photo, les participants devaient la regarder de façon très détaillée, de très près, comme s’il s’agissait d’une icône. Puis, ils devaient la regarder de nouveau en tenant les yeux à demi fermés, afin de révéler d’autres aspects possibles de l’image.

Les participants se sont ainsi laissés imprégner, absorber par la photo et ils ont laissé leur imagination dériver au gré des associations libres qui leur sont venues à l’esprit.

Lorsqu’ils se sentaient prêts, ils devaient scanner la photo avec une main, lentement et soigneusement, afin d’en absorber l’énergie particulière.

Puis, ils renfermaient leurs deux mains sur cette énergie et ils s’allongeaient de nouveau dans la même position qu’au départ, en positionnant leurs mains l’une sur l’autre, soit sur leur coeur, soit sur leur plexus solaire (deux chakras très importants au niveau émotionnel), selon leur préférence.

Enfin, allongés et concentrés sur l’énergie de la photo, ils devaient rappeler celle-ci à leur esprit en se remémorant le plus possible de détails et se recueillir sur les émotions particulières et les sensations physiques qu’elle avait éveillé en eux.

 

3. Le ressenti du masque.

Les participants ont tous marqué une grande surprise, aucun ne s’attendait à ressentir si fort des émotions ni à vivre les expériences qui leur sont advenues.

Première surprise: le ressenti profond que leur a apportée l’expérience de regarder une exposition de photos de manière totalement différente, la découverte, pour certains, d’émotions totalement oubliées, mais non résolues.

Deuxième surprise et non la moindre: l’unité souterraine de nombre de ces ressentis, en dépit de l’extrême diversité des races, des nationalités, des âges et des cultures.

C’est ainsi que plusieurs personnes, on ne peut plus différentes choisi le même masque qui a éveillé en elles des émotions très voisines, révélant ainsi l’inconscient collectif, le regard du photographe ayant transformé les masques en autant d’archétypes.

 

* Par exemple le masque “The Messenger” a été choisi par quatre personnes: un Nigérian, une Palestinienne, une Danoise et un Belge. Tous ont été attirés par le trou au sommet de la tête et y ont vu une connection avec l’au-delà, le monde spirituel ou le cosmos. Trois de ces personnes ont eu à cette occasion une expérience positive avec un ancêtre.

Par exemple un participant nigérian a revu une scène de son enfance où sa mère est partie du village en voiture pour aller à l’hôpital se faire opérer d’un cancer.

Lui avait à l’époque 6 ans et il a dit tout haut : « Elle ne reviendra jamais ». Les adultes l’ont grondé, mais il avait raison, il ne l’a jamais revue. Dans sa vision, il n’était pas triste. Sa mère lui faisait signe de la main « Au revoir ». Il savait qu’elle ne reviendrait pas, qu’elle était en route vers le monde des esprits.

* Le masque “The Twins” a été choisi par plusieurs personnes qui ont dit, après coup, avoir décidé de ne pas jouer à fonds, de ne pas se laisser aller et elles ont donc choisi le seul masque esthétique et harmonieux de la série, qui ne représentait aucun danger à leurs yeux.

* Deux participants nigérian et français ont choisi le masque “The Omen”. Ces deux personnes avaient pourtant des visions totalement opposées. Le Nigérian s’est senti stimulé par l’aspect effrayant du masque, se sentant capable de le dominer.

Au contraire le Français s’est sentie anéanti, liquéfié (ce sont ses mots) de terreur, impuissant, terrassé par les situations que le masque avait rappelées à sa mémoire.Lors du partage il a été étonné de la vision si différente qu’en avait eu le Nigérian et il a réalisé qu’il pouvait choisir de changer sa perception des choses, que celle-ci était entièrement subjective et fondée sur une programmation, sur des croyances qui lui étaient en fait complètement étrangères, que la terreur ressentie n’était pas un élément extérieur sur lequel il n’avait aucun pouvoir, mais quelque chose qu’il imposait à lui-même. Il a décidé de changer son regard, d’adopter celui du Nigérian et s’est senti complètement libéré.

* Le masque “The Cry”, un masque terrible avec une bouche cadenassée, angoissante, a été choisi par un artiste nigérian qui reconnaissait un problème de communication, ainsi que par une Anglaise très introvertie qui a révélé, après, qu’outre sa difficulté à se connecter avec ses émotions, elle souffrait d’une maladie auto-immune qui affectait en particulier les muqueuses de la bouche.

* “The Noble”, masque aux très grosses mains arc-boutées sur un souffle puissant a été choisi par deux Hollandaises et qui ont chacune eu une vision heureuse, ce qui est remarquable, car ce ne fut pas l’expérience de la majorité. Une d’elles a

expliqué que ce masque lui a fait ressentir une très grande joie, celle même qu’elle ressent devant les champs de tulipes en fleur au printemps. Elle a ressenti une grande chaleur intérieure, physique. Arrivée pour l’atelier très fatiguée, énervée et contrariée, elle se retrouvait après l’exercice complètement rassérénée et détendue.

* Le masque “The Young Girl” a été choisi par une participante israélienne qui a eu une réaction émotionnelle intense et a bien voulu partager son vécu. Elle avait d’abord eu du mal à trouver un masque qui lui fasse signe. Finalement elle a choisi la “jeune fille”, car c’était la seule représentation féminine de l’exposition. Un détail particulier de la photo, la jonction de la chevelure avec le masque, l’a renvoyée à un rêve qu’elle avait fait 19 ans auparavant, au cours d’un voyage un peu problématique à l’étranger. Elle s’était vue en rêve embrasser son père sur le crâne, à cet endroit exact et avait craint qu’il ne s’agisse d’un rêve prémonitoire, annonciateur de sa mort. Très perturbée, elle n’avait eu de cesse de l’appeler au téléphone pour être rassurée. Elle avait complètement oublié ce rêve.

* Le masque « The King » a été choisi par une Paraguayenne qui a déclaré avoir pu se connecter avec des événements récents et anciens. Alors qu’elle est plutôt maladive, elle a senti une grande force physique l’envahir. Elle a précisément ressenti que bien que faible physiquement, sa force morale et spirituelle était très grande et qu’elle pouvait tout surmonter.

Le même masque « The King » a également été choisi par une jeune femme croate qui s’est sentie fortement attirée par ce masque très puissant, qui symbolisait pour elle le « leader ». Mais en même temps elle éprouvait du ressentiment à cause des demandes incessantes de son entourage qui attendait d’elle qu’elle soit toujours forte et prenne toutes les responsabilités. Elle savait qu’elle en a les capacités, mais trop c’est trop, elle voulait que ça s’arrête.

* Le masque « The Vision Seeker » a été choisi par une Française qui s’est connectée avec toute une série d’événements qui se sont répétés dans le passé et qui la faisait s’identifier à ce masque qu’elle a appelé Jupiter. C’est la grande douleur exprimée par le visage torturé et les mains noueuses, impuissantes malgré l’énorme travail fourni :  découragement, désillusion, impuissance, solitude, sentiment d’avoir fourni tant d’efforts en pure perte, envie de tout lâcher, « let go », tant pis, j’ai fait ce que j’ai pu… qui l’a submergée.

* Le masque « The Possessed » a été choisi par un Nigérian qui a vécu avec lui une expérience pénible. Il s’est vu abandonné sur une plage, troublé et dérouté.  Il s’est connecté avec son père qui l’a abandonné effectivement très jeune.

Il devient ainsi évident que tous ces masques – même sous la forme que Kristof Degrauwe a choisi pour les représenter – dépouilles de leur charge spirituelle et culturelle spécifique peuvent avoir la fonction de messagers, de révélateurs et d’intermédiaires sur le chemin qui nous conduit vers la découverte de nous-mêmes.

Copyright: kristof degrauwe  www.daguerro.com/photography